#Psychologie | #Bourses de Recherche

La référence en crèche collective et multi-accueil : Quels enjeux pour les enfants, les parents et les professionnelles ?

14 janvier, 2019 | Margot VIOLON

Mon travail de thèse mené au sein de l’Université Paris Descartes et du laboratoire de Psychopathologie et Processus de Santé consistait à étudier les enjeux liés à la pratique de la référence en crèche collective.

En crèche collective, la référence consiste à attribuer à chaque enfant accueilli un professionnel responsable de son accueil. Cette pratique a rencontré un intérêt particulier dans les accueils collectifs car elle permet une individualisation de l’accompagnement limitant l’impact d’une confrontation trop précoce à la collectivité sur le développement de l’enfant. Pour autant, son instauration en crèche a fait l’objet de peu d’écrits cliniques et d’études empiriques. De plus, elle est sujette actuellement à un débat important quant à sa pertinence pour l’enfant, ses parents et les professionnelles.

 

Objectifs et méthodologie

Dans notre recherche, un premier volet exploratoire qualitatif a eu pour but de décrire et d’analyser la mise en application de la référence dans 17 crèches du Loiret, en France, ainsi que les représentations des professionnelles et des parents rencontrés (74 entretiens de parents et 78 entretiens de professionnelles). Puis, un volet expérimental, comparant des données qualitatives et quantitatives récoltées dans des crèches pratiquant la référence et ne la pratiquant pas, a exploré l’impact de la référence sur la création des liens enfants-professionnelles et sur le développement de l’enfant. Plus précisément ces données étaient composées d’une centaine de tests de développement Brunet-Lézine Révisé (Brunet & Lézine, 2001) et Complémentaire (Brunet & Lézine, 1999), de 281 questionnaires d’attachement enfant-professionnelles (Toddler Attention Questionnaire ; Pallini & Laghi, 2012 ; validation française : Violon et al., 2018), de 165 questionnaires Inventaire de Développement du l’Enfant (Duyme, Capron & Zorman, 2010) et, pour finir, de 167 questionnaires BITSEA portant sur les problèmes et compétences socio-émotionnelles (Briggs-Gowan & Carter, 2006 ; validation française : Wendland & al., 2014).

 

Résultats

Cette étude à fait apparaître une mise en application très hétérogène de la référence au sein des crèches, variant notamment avec la durée d’attribution du professionnel référent. C’est ainsi qu’entre une référence « classique », mise en œuvre durant tout l’accueil de l’enfant à la crèche (3 ans) et un fonctionnement sans aucune référence, sont repérées des références « à la journée », « à la semaine », « à l’année » ou sur deux années seulement.

Une forte ambivalence est remarquée chez les participants autour de la référence dans sa forme « classique ». Ainsi, si la référence est jugée comme fournissant de la sécurité à l’enfant et à ses parents en présence de la professionnelle, elle génère aussi de l’insécurité en son absence.

Quelques résultats quantitatifs semblent soutenir l’idée que la création de liens d’attachement enfant-professionnelle plus sécures est facilitée par la présence d’une référence.

Enfin, des résultats contradictoires et peu significatifs pour la plupart sont ressortis quant à l’impact de la référence sur le développement de l’enfant. Seuls les quotients de développement liés à la socialisation et la coordination oculo-manuelle du Brunet-Lézine révisé paraissent être influencés de façon significative et négative par la présence de référents mais cela n’a pas été confirmé par les autres outils.

 

Discussion

Contrairement à son application en pouponnière, dans les crèches françaises, la référence semble être davantage axée sur l’organisation des soins qu’elle induit. Cependant, des enjeux important liés à sa mise en pratique se situent autour de la relation privilégiée enfant et référente. Les apports de la théorie de l’attachement et de la psychanalyse permettent d’alimenter la discussion : la relation privilégiée créée est-elle de l’ordre de la création d’un lien d’attachement, base de sécurité pour l’enfant ? Ou relève-t-elle d’un engagement relationnel dans lequel existent un débordement des affects et un sentiment d’appropriation ? La référence peut être perçue ici comme aidant à répondre au premier objectif, mais ne préservant pas du risque de dépasser le seuil de la juste distance affective, voire le multipliant pour certains participants. Ceci nous amène à conclure que la pratique de la référence en crèche semble être amputée de la présence indispensable de « tiers » (e.g. l’équipe, la direction, les « savoirs-tiers ») permettant de contenir les émotions et sentiments éprouvés par les professionnelles, de réamorcer les processus de pensée et les aider ainsi dans la recherche d’une juste distance affective.

 

Implications

Cette recherche offre un premier état des lieux de la pratique de la référence dans les crèches françaises actuelles. Ayant mis au jour différents degrés et aménagements de cette pratique, elle pourra servir de base pour des études de terrain plus élargies qui permettront d’étudier ses enjeux pour la relation enfant-professionnelle-parents et pour le développement de l’enfant accueilli en crèche collective. Poursuivre les recherches en petite enfance paraît primordial pour soutenir les connaissances des professionnelles de terrain, ajuster les savoirs actuels et alimenter la dynamique de réflexion au sein des crèches.

 

Clôture de l’étude

Cette recherche a été rédigée sous forme d’une thèse de 554 pages soutenue le 12/11/2018. Le grade de docteur a été délivré à la doctorante par un jury composé d’Antoine Guédeney (Professeur à l’Université de Paris Denis Diderot, président du jury), Denis Mellier (Professeur à l’Université de Besançon, rapporteur), Nicolas Favez (Professeur à l’Université de Genève, rapporteur), Rosario Spencer (Professeur à l’Université de Talca, Chili), Myriam Rasse (Psychologue clinicienne, directrice de l’Association Pikler-Loczy France), Jaqueline Wendland (Professeur à l’Université de Paris René Descartes, directrice de la thèse).

Ce travail a fait l’objet de deux publications dont l’une est actuellement sous presse (Violon, M. & Wendland, J. (sous presse). Être référent d’un jeune enfant en crèche collective : une pratique à (re)-conceptualiser ? Devenir) et l’autre récemment soumis à une revue (Violon, M. & Wendland, J. (soumis). Les enjeux de la référence en crèche selon les professionnelles de la petite enfance et les parents. Bulletin de Psychologie). Un important travail de publication sera donc à poursuivre ainsi que des analyses complémentaires de certaines données recueillies.

 

Bibliographie

Briggs-Gowan, M. J. & Carter, A. S. (2006). Brief infant-toddler social emotional assessment. Examiner’s manual. New Haven: Yale University.

Brunet, O., & Lézine, I. (2001). BLR Echelle de développement psychomoteur de la première enfance : manuel BLR-C. Paris : Editions et Applications Psychologiques.

Brunet, O., & Lézine, I. (1999). BLC Epreuves complémentaires de l’échelle de développement psychomoteur de la première enfance de 24 mois à 6 ans. Paris : Editions et Applications Psychologiques.

Duyme, M., Capron, C., & Zorman, M. (2010). L'Inventaire du Développement de l'Enfant (IDE) : manuel d'utilisation. Devenir, 22 (1), pp. 27-50.

Pallini, S., & Laghi, F. (2012). Attention and attachment related behavior toward professional caregivers in child care centers: a new measure for toddlers. The Journal of Genetic Psychology, 173(2), pp. 157-174.

Violon, M., Calso, C., Travers, R., Gagliardi, G., Le Quentrec-Creven, G., Laghi, F., Pallini, S. & Wendland, J. (2018). Validation francophone du Toddler Attention Questionnaire, un questionnaire d’attention des jeunes enfants. Annales Médico-psychologiques.

Wendland, J., Danet, M., Gacoin, E., Didane, N., Bodeau, N., Saïas, T., Le Bail, M., Cazenave, M.T., Molina, T., Puccinelli, O., Chirac, O., Medeiros, M., Gérardin, P., Cohen, D., & Guédeney, A. (2014). French Version of The Brief Infant-Toddler Social and Emotional Assessment Questionnaire – BITSEA. Journal of Pediatric Psychology, 39(5), pp.562-575

Rédigé par
Margot VIOLON
Psychologue clinicienne

RETOUR à LA LISTE DES PUBLICATIONS