Entretien avec Vincent GOURDON

Vincent GOURDON

16 décembre, 2019

Directeur de recherche au CNRS et vice-président de la Société de démographie historique, Vincent Gourdon est spécialiste de l’histoire de la famille et co-responsable du séminaire « Regards croisés sur la petite enfance », auquel participent des étudiants de diverses universités. Il appartient au comité Recherche de la Fondation Mustela depuis 2014.

 

L’histoire de la famille est un champ d’investigation assez récent. Quels domaines restent vierges encore de connaissance ? Y a-t-il un projet de recherche que vous aimeriez particulièrement récompenser ?

L’histoire de la famille, en France, a entamé son développement à partir des années 1960-1970 autour de la démographie historique et de l’anthropologie historique. L’histoire de l’enfance, popularisée par les travaux de Philippe Ariès, a connu parallèlement un développement remarquable en France et à l’étranger. Il est difficile de dire que des domaines y resteraient vierges. Mais certains axes mériteraient certainement plus de recherches : du point de vue des thématiques, on pourrait citer les questions de l’adoption ou de la violence sur les enfants ; plus globalement, l’attention pourrait être renforcée quant au vécu concret des enfants, notamment sa matérialité (objets, espaces de vie), les relations à l’entourage hors parents (parenté large, voisinage, amis, notamment de même âge), l’hétérogénéité des parcours de vie. Les travaux sur l’enfance ont majoritairement porté sur les enfants accueillis dans les institutions ou, à l’inverse, vivant dans les familles des élites urbaines. Il serait bon de s’intéresser davantage aux catégories populaires, notamment dans des territoires peu étudiés comme les banlieues des 19e et 20e siècles, et de se pencher sur des sous-groupes spécifiques : minorités religieuses ou professionnelles, migrants provinciaux ou immigrés. Les espaces coloniaux sont encore très mal connus, y compris pour les enfants de colons. Enfin, sur le plan chronologique, on note une sous-représentation des travaux sur la première moitié du 20e siècle, et notamment l’Entre-deux-guerres.

 

Quels sont les principaux enseignements de l’histoire des grands-parents, un de vos thèmes privilégiés de recherche ?

Il est difficile de résumer en quelques mots une recherche qui vous a occupé pendant une décennie et qui comporte de nombreux aspects. Cependant, je dirais que cette recherche a permis de rompre avec plusieurs clichés, parfois contradictoires, diffusés dans le grand public mais aussi dans bien des travaux scientifiques : d’abord l’absence démographique des grands-parents dans les sociétés anciennes à forte mortalité, mais aussi le mythe de la famille patriarcale ancienne où les aïeux auraient dirigé les ménages. J’ai enfin voulu montrer que le modèle de grand-parentalité tendre et affectueuse, qui domine les représentations actuelles, n’était pas le fruit des transformations du modèle familial depuis les années 1960, avec l’arrivée de la génération des baby-boomers, mais qu’il s’inscrivait dans une histoire longue, qui remontait pour le moins au 18e siècle et à l’esprit des Lumières, qui ont à la fois développé une nouvelle vision de la paternité, moins autoritaire, et construit un modèle de vieillesse heureuse, largement familiale, base d’un concept alors émergent : la « retraite ».

 

Avez-vous constaté une évolution dans les thèmes ou les disciplines des candidats aux Bourses Universitaires de la Fondation Mustela ces cinq dernières années ?

Je note d’abord des constantes : la faiblesse du nombre de projets relevant des sciences humaines (sociologie, histoire, anthropologie, sciences politiques, voire sciences de l’éducation), même si cette faiblesse se voit moins au niveau des lauréats. On constate une domination sensible des travaux relevant plus ou moins de la psychologie. Les thématiques liées à l’autisme, à la prise en charge d’enfants victimes de pathologies ou de handicaps à la naissance, ainsi qu’à l’accompagnement de leurs parents, aux répercussions psychiques et psycho-sociales sur les familles concernées, me paraissent avoir connu plus d’intérêt ces dernières années dans les dossiers déposés. Tout ce qui tourne autour des processus cognitifs chez les bébés suscite également une attention en forte hausse.

 

L’histoire contemporaine – évolution des modes de garde ou de la « propreté de l’enfant » par exemple – est bien représentée dans les projets récompensés en 2019. Pourquoi, à votre avis ?

Cela ne reflète pas la tendance des thématiques dans les projets déposés, mais relève d’abord de la qualité intrinsèque des dossiers individuels primés. Sur plusieurs années, il apparaît clairement que les travaux historiques sont rares, mais que les candidats concernés qui se tournent vers la Fondation Mustela proposent des projets déjà très pensés, bien articulés, avec des demandes financières cohérentes. Cependant, il est clair que les sujets évoqués ont aussi l’avantage de « parler » aisément à tous les membres du jury, qui est pluridisciplinaire. L’aspect concret des thématiques abordées (crèches, modes de garde, propreté) renvoie aussi au creux historiographique (et scientifique) sur ces questions, précédemment évoqué.

 

En quoi l’histoire de la famille participe-t-elle de l’histoire politique ?

La réponse mériterait un livre. La famille est une thématique très politique, car la vision de la famille est largement conceptualisée par des orientations politiques, des valeurs (liberté, égalité, parité des genres, rapport nature/culture, etc.). En outre, la vision de la Cité s’appuie souvent sur des concepts issus de la représentation de la famille (le Roi, père de ses sujets, par exemple). La prise en charge de la famille par l’État (et non plus par l’Église) est une des grandes mutations des 19e et 20e siècles, même si les autorités politiques ne se sont jamais désintéressées de cet enjeu. Cela passe par la politique de l’éducation, l’État-providence (et la politique sociale de la famille), la promotion d’idéaux culturels au sein de la famille etc. La protection des êtres considérés comme « faibles » au sein de la famille (enfants, femmes) a souvent été un des leviers des institutions pour instaurer ce contrôle sur la vie familiale, lui-même relais espéré d’un contrôle des individus. L’histoire de la vie familiale ne peut être comprise en dehors de celle des catégories politiques, de la législation et de l’action multiforme des institutions, à commencer par l’État. La mise en place de crèches sauvages dans les années 1970 renvoie ainsi à l’histoire de la politique de la petite enfance en France, mais aussi aux expériences communautaires post-soixante-huitardes, et à la remise en cause de la « famille bourgeoise » (du moins celle des années 1950-1960) qui caractérise les années 1970. La question de la propreté dans une perspective comparative entre France, Norvège et Russie permet également de lire en creux les différents modèles politiques qui orientent la politique de la petite enfance dans ces pays, et les représentations « politiques » de l’enfant qui y dominent.

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