Entretien avec Nelly THOMAS

Nelly THOMAS

03 février, 2022

Psychomotricienne dans le service de réanimation néonatale et de néonatalogie du Centre Hospitalier Intercommunal de Créteil (CHIC) et formatrice au sein du réseau de suivi des enfants vulnérables du Val-de-Marne, Nelly Thomas a été récompensée de le Bourse Éveil des sens 2021 pour sa recherche consacrée à « l’effet de la nutrition entérale parentale du grand prématuré sur la qualité des interactions parents-enfant : étude pilote prospective randomisée monocentrique », qui se déroule au CHIC.

 

En France comme ailleurs, la prématurité augmente depuis quinze ans, pour représenter 7,4% des naissances dans notre pays aujourd’hui (0,7% pour la très grande prématurité).

 

Qui sont les nourrissons grands prématurés auxquels vous vous intéressez ?

Il s’agit d’enfants nés à moins de 28 semaines d’aménorrhée, soit une prématurité extrême. Le service de réanimation du CHIC accueille en moyenne 45 à 50 de ces enfants chaque année.

 

De quelle manière sont-ils alimentés ?

Ces nouveau-nés sont nourris de manière artificielle, car ils ne sont pas capables de coordonner les étapes de succion-déglutition-respiration nécessaires à une alimentation autonome. Leur nutrition entérale s’effectue initialement par sonde nasogastrique et plus tard, le passage à l’alimentation dite active, au sein ou au biberon, se fera vers 34 semaines. La zone orale est donc particulièrement malmenée durant l’hospitalisation en néonatalogie. Les nombreuses prothèses et soins quotidiens au niveau de la zone péribuccale sont désagréables, voire douloureux, et sont des facteurs de troubles de l’oralité ultérieurs. Nous voulons précisément comparer les effets de la méthode traditionnelle, par pousse-seringue électrique, à la nutrition entérale avec une méthode innovante, qui repose sur la participation active, manuelle, des parents.

 

Qu’attendez-vous de la participation des parents aux soins de nutrition ?

Plusieurs études ont montré que les mères de prématurés peinent à reconnaître les signaux envoyés par leur bébé et à y répondre, ce qui entraîne des interactions appauvries, avec moins de toucher, de vocalises et de regards. Un premier objectif de la participation des parents à l’alimentation de leur enfant est donc de leur permettre d’enrichir les interactions avec lui (vocalises, mimiques, caresses…) et d’ainsi les rendre plus sensibles aux signaux du bébé, favorisant l’ajustement relationnel. Un second objectif, à moyen terme, est de renforcer les « compétences orales » de l’enfant. À l’heure actuelle, 40 à 70% de ces enfants prématurés souffrent de troubles alimentaires ultérieurs.

 

Quelle est votre méthodologie de recherche ?

Nous allons comparer deux groupes pour un total de 36 enfants : pousse-seringue électrique versus participation parentale. Dans les deux groupes, le bébé est installé en peau à peau en « flexion diagonale soutenue » sur son parent avec un bandeau pour un bon soutien postural. Pour chacun, nous recueillerons les données cliniques (poids et terme de naissance, type de nutrition, sevrage, âge du début de l’alimentation active, temps de présence parentale et temps de peau à peau) et des évaluations en psychomotricité. Aux parents, nous proposerons des questionnaires sur le stress, l’anxiété et le sentiment de « compétence parentale ». Enfin, nous pourrons analyser finement les interactions parent-enfant grâce à des enregistrements vidéo de 10 minutes à 34 et 37 semaines, réalisés hors des temps d’alimentation : vocalisations, regards, sourires…

 

À terme, pourrait-on généraliser le recours aux parents pour les soins des grands prématurés ?

C’est ce que nous espérons, si les résultats de l’étude confirment les bienfaits de la participation parentale à l’alimentation entérale par sonde. Dans ce cas, nous devrons sensibiliser les professionnels à cette nouvelle pratique, à Créteil puis au-delà. Cela rejoindrait d’ailleurs les recommandations de nombreuses sociétés savantes sur l’implication souhaitable des parents aux soins des nouveau-nés prématurés. Cette approche s’intègre en effet dans les « soins de développement », une philosophie d’origine nord-américaine, aujourd’hui suivie dans les unités néonatales : participation des parents, individualisation des soins, attention portée à l’environnement et au positionnement du prématuré… Tous les services tendent à travailler dans cet esprit.

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