Entretien avec Maya GRATIER

Maya GRATIER

16 décembre, 2019

Comparer l’exploration par les bébés d’un jardin paysager et d’une crèche : c’est le sujet de recherche-action qui a valu à Maya Gratier, professeur de psychologie du développement à l’université Paris-Nanterre, la Bourse Éveil des Sens 2019.

 

Comment caractériser ces deux environnements – jardin et crèche – du point de vue de l’enfant ?

Du point de vue de l’enfant, le jardin recèle une part importante d’inconnu. Il peut en connaître les pourtours, les aires et les cachettes mais il y rencontrera toujours des expériences inattendues, ce serait-ce que parce que le jardin est exposé au temps qui est lui-même changeant. L’espace de la crèche est au contraire pensé pour être stable, sécure et immuable, donc rassurant pour le bébé et ses parents. En outre, les sens des bébés, en crèche, sont souvent stimulés séparément : le goût et l’odorat pendant le repas, l’ouïe lorsqu’on fait écouter des chansons ou des histoires, la vision pour le jeu. Dans un espace de nature, les sens doivent fonctionner ensemble et en même temps.

 

En quoi le dispositif que vous avez conçu se distingue-t-il de recherches comparables ?

Les recherches sur l’exploration des espaces naturels par le très jeune enfant sont quasi inexistantes, notamment du point de vue de la sensorialité, alors qu’il existe une littérature scientifique conséquente sur les effets de l’expérience de nature pour le bien-être, chez l’adulte et l’enfant. Les quelques études éparses sur le sujet, chez le bébé, soulignent surtout les dangers potentiels. Aucune recherche, à notre connaissance, n’a étudié systématiquement la curiosité exploratrice dans ce type d’environnement – qui appelle la multi-sensorialité active du bébé. 

 

Qu’est-ce qui rend l’exploration d’un environnement naturel si précieux pour l’enfant ?

C’est notre recherche qui pourra répondre à cette question ! Mais nous émettons l’hypothèse que comme l’exploration d’un environnement naturel fait appel à tous les sens, le bébé y sera plus attentif et plus éveillé. Nous prévoyons d’identifier la qualité d’attention du bébé à travers la qualité de sa communication avec l’adulte qui l’accompagne. Du fait de la mobilisation sensorielle induite, nous pensons que le très jeune enfant sera plus actif et engagé dans la relation à l’autre dans l’environnement naturel. Et parce que cet environnement implique des risques, nous pensons que l’enfant y cherchera plus activement le contact avec l’adulte.

 

Quel intérêt la fréquentation d’un jardin paysager revêt-elle pour les professionnels qui accompagnent les jeunes enfants ?

De nombreuses recherches démontrent les bienfaits pour les adultes de temps, même courts, passés dans les espaces verts. De ce point de vue, les professionnels devraient bénéficier pour eux-mêmes de la fréquentation d’un jardin paysager. Mais son intérêt est potentiellement plus important encore, car l’interaction avec un bébé éveillé et curieux est reconnue comme une source de plaisir et de motivation chez l’adulte qui s’en occupe.

 

Quelles applications pratiques attendre de votre recherche-action ?

L’un des objectifs, très ambitieux, de notre projet, est de convaincre les professionnels, les parents et les décideurs politiques de l’importance d’offrir aux bébés des expériences de nature. Nous souhaitons œuvrer pour que les crèches, en France, accueillent des espaces extérieurs naturels, organiques, qui invitent les insectes et les oiseaux à y venir et qui fournissent aux bébés des objets naturels à explorer et grâce auxquels nourrir leurs imaginations naissantes. Cette recherche-action nous permettra de faire un premier pas – un petit pas – dans cette direction, mais nous espérons qu’elle nous permettra surtout de développer un champ de recherche, avec d’autres financements, sur l’expérience de nature, susceptible de convaincre par la preuve scientifique. Dans le court terme, nous serons très satisfaits si nous parvenons à susciter l’envie chez les professionnels des crèches partenaires de s’engager à fréquenter avec les bébés, le plus souvent possible, le jardin d’émerveille et d’autres espaces de nature.

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