Entretien avec Isabelle NOCUS

Isabelle NOCUS

25 novembre, 2020

En 2020, le Prix de Recherche-Action a été attribué à Isabelle Nocus, maître de conférences en psychologie du développement à l’université de Nantes et chercheure au laboratoire Centre de Recherche en Education (CREN, EA 2661), pour son projet consacré à « l’accompagnement et l’évaluation d’un dispositif d’aide au développement du langage dans les crèches vendéennes ». 

 

Intitulé « Éveil et langages », ce dispositif – lancé à l’initiative du mouvement de solidarité des Pupilles de l’enseignement public de Vendée (Pep85) – s’inspire d’une expérience pionnière en France, « Parler bambin », en l’amendant sur plusieurs points. Les professionnels de six crèches vendéennes sont impliqués, soit en tant que groupe expérimental (trois crèches mettant en œuvre « Éveil et Langages »), soit en tant que groupe contrôle (trois crèches n’en bénéficiant pas).

 

Quel est le premier objectif de ce dispositif de recherche-action ?

Le premier axe consiste à accompagner les professionnels des crèches expérimentales lors de la mise en place d’activités innovantes d’aide au développement du langage. Il s’agit de concevoir AVEC les professionnels des activités « propices au développement du langage » qui s’adressent à tous les enfants de 2 à 36 mois et qui privilégient les interactions adulte-enfants. Les professionnels sont également invités à réfléchir à la mise en place d’ateliers destinés aux enfants repérés comme « petits parleurs » et à l’implication de leurs parents.

Des temps de formation théorique et pratique des professionnels sont prévus, ainsi qu’un accompagnement de deux ans consistant à filmer les ateliers de langage et les situations de vie quotidienne. Ces vidéos serviront de base pour mener des activités d’analyse de pratiques professionnelles. Enfin, la constitution d’une mallette permettra à terme une mutualisation des pratiques et servira de guide aux autres professionnels souhaitant le mettre en place.

 

Quid du second objectif ?

Le deuxième axe est un protocole d’évaluation qui vise à tester la plus-value « d’Éveil et langages » pour les compétences précoces des enfants, notamment dans le domaine langagier. Environ 200 enfants de plus de 18 mois, accueillis régulièrement en dernière année de crèche et répartis sur les six établissements, devraient être évalués. Des mesures sont relevées à deux moments de l’année pour l’ensemble des participants (groupes contrôle et expérimental), à 6 mois d’intervalle, puis en petite section maternelle (12 mois plus tard). Elles consistent en un baby-test couvrant quatre domaines (motricité, coordination oculo-manuelle, langage, sociabilité) ; des questionnaires renseignés par les professionnels sur les compétences précoces de l’enfant ; et des questionnaires remplis par les parents sur le contexte de vie de la famille et le niveau langagier de l’enfant. Comparés aux enfants des « crèches contrôle », on s’attend à ce que les enfants participant au dispositif présentent, au bout de 6 mois puis 12 mois, un avantage au niveau du langage et d’autres indicateurs comportementaux. Une attention particulière sera portée aux enfants ayant participé aux ateliers de langage.

 

D’où vient – historiquement et géographiquement – l’idée de développer les capacités langagières enfantines dès la crèche ?

Ce projet s’inspire de programmes d’intervention précoce dans les modes d’accueil « préscolaires » pour les 0-6 ans mis en place dans plusieurs pays, notamment anglo-saxons (comme Perry Preschool Project et Abecedarian). Ils reposent sur l’utilisation de techniques d’incitation ou d’enseignement implicite par les professionnels, destinées aux enfants et souvent à leurs parents.

 

Quelle place la France occupe-t-elle à cet égard aujourd’hui ?

C’est une thématique peu explorée en France. Seul le dispositif « Parler bambin », mis en œuvre durant plusieurs années à Grenoble, s’est référé aux programmes anglo-saxons. Médiatisé par le rapport du think tank Terra Nova en 2014, il a été diffusé et repris dans plusieurs villes françaises, sans être systématiquement évalué.

 

Quelles sont les leçons tirées du dispositif antérieur, « Parler bambin », mis en place dès 2008 ?

En France, des professionnels de l’enfance (éducateurs de jeunes enfants, pédopsychiatres etc.) ont exprimé plusieurs critiques : simplification sous-jacente d’un problème complexe – développer les compétences langagières des tout-petits – ; risques liés au « dépistage » de la pauvreté langagière, à la possible anxiété provoquée chez les enfants concernés et enfin à la stigmatisation éventuelle de familles souffrant par ailleurs de difficultés socio-économiques.

 

En quoi le projet « Éveil et langages » est-il innovant ?

Ce projet permet tout d’abord de mener à bien une recherche dans une région géographique peu investie : la Vendée. La plupart des études sur les jeunes enfants sont réalisées dans les grandes métropoles et peu implantées en milieu rural.

Ensuite, ce dispositif est co-construit AVEC les équipes professionnelles, ce qui permet d’associer leurs expériences et pratiques professionnelles et les données de la recherche scientifique dans le domaine du développement de l’enfant.

Troisième point : l’accompagnement des professionnels de la petite enfance, qui n’ont pas toujours l’habitude de travailler avec des universitaires, et ce au-delà de la formation proposée au début du projet. Le volet « famille » peu étudié dans le programme « Parler bambin » constitue aussi une innovation.

La dimension pluridisciplinaire est une autre originalité du projet. Du côté scientifique, l’équipe est bidisciplinaire – sciences de l’éducation et psychologie – ce qui permet de mobiliser des cadres théoriques et méthodologiques propres à chaque discipline : approche psychométrique, entretien, questionnaire, analyse de corpus, statistiques…

Enfin, l’évaluation à « grande échelle » d’un tel nombre d’enfants aussi jeunes est rare, car lourde : la prise de contact pour rassurer l’enfant est relativement longue (au moins 30 minutes). En outre, la passation individuelle du baby-test (test Brunet-Lézine), d’une vingtaine de minutes, exige d’engager l’intérêt de l’enfant qui, à cet âge, n’est pas toujours coopératif.

 

Comment valoriserez-vous les résultats de cette recherche ? 

Un rapport final sera mis à disposition des familles, de la communauté préscolaire et des autorités politiques. Des conférences et rencontres avec les parents et les professionnels seront aussi organisées, et un article publié dans une revue « grand public ». Par ailleurs, une publication est prévue dans des revues scientifiques, ainsi que la participation à des colloques. Enfin, ce projet pourra être valorisé en formation initiale et continue des professionnels de la petite enfance.

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