Entretien avec Anaïs OGRIZEK

Anaïs OGRIZEK

16 décembre, 2019

Interne en pédopsychiatrie de la région Antilles-Guyane, Anaïs Ogrizek consacre sa thèse de psychologie (université Paris-5) aux liens mère-enfant en milieu carcéral et à l’analyse des dispositifs d’accompagnement à la maternité mis en place dans les établissements pénitentiaires.

 

Comment avez-vous eu l’idée d’étudier la maternité en prison ?

L’univers carcéral m’a toujours fascinée. Il y a plusieurs années, j’ai visionné un reportage sur ce sujet, passionnant. Pensant qu’il pourrait faire l’objet d’une recherche, je l’avais noté dans un petit carnet ; puis oublié. C’est lorsque j’ai décidé de faire une thèse de sciences, sans avoir d’idée précise de sujet, que par le plus grand des hasards, je suis retombée sur ce carnet. Après une bibliographie poussée, j’ai pris conscience que cette problématique touchait des milliers de femmes par an dans le monde, et que leur prise en charge représentait un réel enjeu pour la santé de leurs enfants. J’ai alors décidé de me lancer dans cette aventure. 

 

Combien de femmes et d’enfants sont-ils concernés en France ? 

Il existe 79 places en nurserie réparties dans 31 établissements. Les données mensuelles de l’administration pénitentiaire font état de 42 femmes détenues en nurserie, en France métropolitaine et d’outre-mer, au cours des six derniers mois. Ce nombre est à peu près stable au cours du temps, mais ne rend pas compte des flux de renouvellement qui sont importants, ce qui nous porte à croire que bien davantage de femmes sont concernées. 

 

Pour quelle raison vous intéressez-vous aux difficultés d’ordre culturel rencontrées par ces femmes ?

Selon les données du ministère de la Justice, au 1er février 2017 22 % de la population carcérale était constituée de ressortissants étrangers, ce qui implique souvent un éloignement familial. Mais les étrangers ne sont pas les seuls à être confrontés à cette problématique : 40 % des 25 femmes déjà interrogées dans le cadre de ma recherche étaient originaires des régions ou départements français d’outre-mer.

Cet isolement bouleverse les rites culturels autour de la grossesse, l’accouchement et les soins apportés au jeune enfant, qui sont propres aux différentes régions du monde. Or une dépossession de ces traditions culturelles peut perturber la préparation à la parentalité et la construction d’un lien mère-enfant de qualité.

 

Quel accompagnement est-il susceptible d’aider ces mères et futures mères à lier des relations sereines avec leur enfant, né ou à venir ?

Ma recherche n’étant qu’à ses débuts, il me paraît difficile de répondre de manière exhaustive à cette question. Mais ce qui ressort des premiers entretiens est la surexposition de ces mères à des facteurs de risque de construction d’un lien d’attachement pathologique et d’une altération des processus de parentalité. En l’occurrence, ces femmes présentent souvent un niveau de stress très élevé en lien avec leur situation d’incarcération ou situation juridique en cours, ce qui donne également lieu à une surreprésentation d’affects dépressifs. 

De plus, les processus de nidification sont souvent contrariés par les contraintes organisationnelles liées à l’univers carcéral. Par ailleurs, ces femmes sont malheureusement souvent très isolées, avec peu de personnes ressources proches, et évoluent dans un climat d’insécurité inhérent au milieu carcéral, où toute création de liens amicaux est nécessairement empreinte de méfiance. Tout cela entraîne une moindre disponibilité psychique et une difficulté à investir l’enfant et à lui apporter les soins nécessaires.
Malheureusement, peu de dispositifs semblent mis en place pour améliorer la situation, comme une prise en charge psychomédicosociale de la dyade mère-enfant – plutôt que de la mère et de l’enfant séparément.
De plus, aucune des onze nurseries visitées pour le moment ne proposait l’intervention d’un pédopsychiatre pour l’accompagnement de ces enfants ou le dépistage d’éventuels troubles précoces en lien avec l’enfermement. 

 

Quelles applications pratiques attendre de cette recherche ?

Un gros pan de ma recherche consiste à interroger les femmes sur leur ressenti par rapport à leur vie en prison avec leur enfant et sur ce qui, selon elles, pourrait contribuer à son amélioration. Elles apportent souvent des réponses concrètes, concernant les aspects aussi bien matériels que logistiques d’organisation. 
Ces données pourront être transmises à l’administration pénitentiaire, sous couvert d’anonymat bien entendu, et contribuer à la réflexion en cours sur une réorganisation des politiques d’accueil de ces femmes et de leurs enfants, dans un souci d’amélioration de leurs conditions de vie et de prévention des troubles de l’attachement. 

 

RETOUR à LA LISTE DES INTERVIEWS