Entretien avec Marielle YEHOUETOME

Marielle YEHOUETOME

25 novembre, 2020

Psychologue à la PMI Brune (Paris 14e) et enseignante à l’IFAP de Bullion (Yvelines), Marielle Yehouetome consacre sa thèse à l’université de Paris à « la moyenne prématurité et ses effets traumatiques : impact d’une intervention parent-bébé précoce basée sur la guidance interactive en PMI » sous la direction de Bérengère Beauquier-Maccotta et la co-direction du Pr Bernard Golse au sein du laboratoire LCPP (Laboratoire de Psychologie Clinique et Psychopathologie) dirigé par Sylvain Missonnier. L’objectif de cette recherche (de type recherche-action) est d’évaluer la pertinence d’un dispositif original pour prévenir et réduire les effets de la prématurité sur la santé mentale du parent, les interactions parent-bébé et in fine le bébé lui-même. En 2020, elle a obtenu, pour la mener à bien, une Bourse de Recherche pour l’enfant de la Fondation Mustela.

 

 

Qu’est-ce que la moyenne prématurité, et quelle est sa prévalence en France ?

Une naissance est dite prématurée lorsqu’elle a lieu avant la 37e semaine d’aménorrhée (SA), soit l’entrée dans le neuvième mois de grossesse. On distingue trois stades de prématurité : l’extrême (inférieure à 28 SA), la grande (de 28 à 32 SA) et enfin la moyenne prématurité, qui désigne les naissances survenues entre 32 et 36 SA, soit entre sept et huit mois de grossesse. Elle représente 85 % des cas de prématurité et concerne ainsi près de 50 000 naissances par an en France.

 

Pourquoi est-elle, selon vous, la « grande oubliée » des travaux de recherche ?

En matière de prématurité, plus le terme de naissance est précoce, plus les répercussions médicales et développementales sont conséquentes : engagement du pronostic vital, immaturité accrue des organes et des grandes fonctions, soins techniques invasifs, séquelles organiques et développementales majeures etc. Les indéniables défis techniques et médicaux soulevés par ces naissances très précoces voire précocissimes, ont donné lieu à de nombreux travaux de recherche ces dernières décennies afin d’assurer à la fois la survie mais aussi la qualité de vie de ces enfants. Ces différents enjeux pourraient en partie expliquer la sous-représentation de la moyenne prématurité dans la littérature. D’expérience clinique, il est également fréquent d’observer davantage d’intérêt, voire de fascination, pour les cliniques dites « de l’extrême ». Des problématiques perçues comme annexes peuvent ainsi connaître des phénomènes de banalisation, comme cela est observable à certains égards en contexte de moyenne prématurité.

 

En quoi consiste la guidance interactive en PMI que vous proposez de tester au cours de votre recherche ?

La guidance interactive, développée par la chercheuse en psychologie Susan McDonough aux États-Unis et notamment portée en Europe par la psychologue suisse Sandra Rusconi Serpa, est une intervention psychothérapeutique brève centrée sur la relation parent-enfant. Elle se base sur l’observation filmée puis l’analyse conjointe des interactions de la dyade. Le but étant d’aider le parent à mieux décrypter les signaux de son enfant, prendre conscience de ses capacités parentales et les renforcer afin de lui permettre de mieux s’ajuster aux besoins de l’enfant.

À partir d’une séquence interactive filmée, le thérapeute propose un visionnage consécutif au cours duquel des moments-clés de l’interaction sont explorés ensemble. Le parent est invité à mettre des mots sur sa propre expérience, ses émotions et éprouvés mais aussi sur ceux de son enfant. Cette observation réflexive soutenue par le clinicien permet d’identifier et de soutenir les forces de la dyade tout en travaillant en douceur sur ses vulnérabilités.

Dans le cadre de cette recherche-action en PMI, après une première rencontre proche de la sortie de l’hôpital, les familles bénéficieront de trois séances de guidance au cours du premier trimestre afin de soutenir le plus précocement l’instauration d’un lien de qualité dans ce contexte de vulnérabilité.

 

Quels en sont les bénéfices attendus ?

La moyenne prématurité peut avoir des effets traumatiques sur la santé mentale d’un parent, sa parentalité, l’établissement des premiers liens. Elle peut aussi induire chez l’enfant des perturbations développementales, des troubles psychofonctionnels en lien direct ou indirect avec la prématurité, et ce dans un après-coup survenant dans un délai variable.

Aujourd’hui, nous savons combien la qualité de la relation parent-bébé est une pièce maîtresse dans le développement de l’enfant. Cette relation suppose un ensemble de dispositions et compétences parentales, dont la disponibilité psychique ou encore la sensibilité parentale – souvent mises à mal par un vécu traumatique –, ce d’autant plus que l’enfant moyen prématuré est généralement plus vulnérable et plus difficile à lire que ses pairs nés à terme. À travers cette intervention précoce, thérapeutique et préventive à la fois, nous espérons soutenir et renforcer les capacités de compréhension et d’ajustement des parents aux besoins de leurs bébés et ainsi étayer conjointement le processus de parentalité, la relation parent-enfant naissante et par extension le développement de l’enfant.

 

Comment un tel dispositif pourrait-il être étendu au-delà de la PMI Brune ?

Fruit du travail conjoint des professionnelles de la PMI Brune (puéricultrices, auxiliaires de puériculture, pédiatres et psychologue), cette recherche-action s’appuie sur un travail de co-réflexion et de liaison avec nos partenaires en néonatologie et les puéricultrices de secteur. Si les résultats de cette étude sont probants, nous proposerons aux PMI du territoire la mise en place d’interventions précoces à destination de ces familles qui ne rentrent pas dans le cadre des réseaux de suivi des enfants vulnérables. Dans l’attente, nous avons toutefois d’ores et déjà à cœur de sensibiliser nos différents collègues et partenaires institutionnels via des communications écrites et orales quant aux possibles conséquences et traces laissées par ces naissances. Avec l’espoir que chaque famille, de l’hôpital à la PMI, se sente entendue et reconnue dans son vécu et accompagnée au mieux dans cette épreuve de vie qu’est également la moyenne prématurité.

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