Entretien avec Camille MAHÉ

Camille MAHÉ

25 novembre, 2020

Professeure agrégée d’histoire et ATER à l’université Picardie Jules Verne, Camille Mahé est doctorante au Centre d’histoire de Sciences Po et à l’université de Warwick, au Royaume-Uni. Elle a reçu une Bourse de Recherche pour l’enfant en 2020, pour sa thèse consacrée au sujet suivant : « Une enfance en danger ? Les expériences enfantines de la sortie de guerre en Europe de l’Ouest. Allemagne, France, Italie (1944-1949) ».

 

 

Pourquoi vous intéresser à l’histoire des enfants « ordinaires » à la sortie de la guerre, plutôt qu’à ses premières victimes ?

Je souhaite retracer les expériences enfantines de la sortie de Seconde Guerre mondiale « à hauteur d’enfant », pour reprendre une expression forgée par l’historienne française Manon Pignot. À l’instar des Childhood studies, je considère les plus jeunes comme des acteurs à part entière de l’histoire, dotés d’une agency ou « agentivité ». Pour ce faire, il m’a semblé essentiel de prendre le contre-pied de l’historiographie telle qu’elle existe aujourd’hui, qui s’attache à étudier cette classe d’âge principalement sous l’angle des violences extrêmes. Cette approche a tendance à enfermer les enfants dans une catégorie de victime, d’acteur passif et essentiellement subissant. Il était donc indispensable de me départir des enfances « exceptionnelles » qui incarnent cette figure de la victime (celles des enfants juifs et des enfants déplacés, principalement), pour retracer les trajectoires des enfances « ordinaires ». Largement mises de côté, elles sont d’ailleurs les plus nombreuses sur le front ouest. Il était donc temps de les sortir de l’ombre.

 

À quelles difficultés vous êtes-vous heurtée dans le cadre de cette recherche ?

J’ai d’abord été confrontée à des difficultés d’ordre archivistique. Pour faire entendre les voix des plus jeunes, il fallait trouver des documents que ces derniers avaient produits, reflétant leur point de vue. Or, à l’exception des centres spécialisés comme le Munaé (musée national de l’Éducation), à Rouen, qui rassemble les archives scolaires, il n’existe pas de véritable centre qui collecterait les productions enfantines. Il a donc fallu faire feu de tout bois ; j’ai par exemple écrit à l’ensemble des archives départementales françaises pour savoir si leurs fonds privés en contenaient. Cela a parfois fonctionné et m’a réservé de belles surprises.

Mais j’ai surtout été heurtée à des difficultés méthodologiques : d’une part, concernant la nature de nos sources. J’ai dû m’outiller, pour pouvoir analyser, par exemple, les dessins. À ce titre, le détour par d’autres sciences comme la sociologie, ou le suivi des séminaires interdisciplinaires ont été précieux pour décloisonner mon regard, m’apporter des instruments d’analyse solides et interpréter plus finement le matériel récolté.

Une autre forme de difficulté méthodologique est enfin rapidement apparue : afin de pouvoir mener une étude comparée, il était indispensable de disposer de sources relativement similaires. Grâce aux fonds des organisations internationales et à un défrichage patient de sources administratives à l’échelle nationale et locale, je suis finalement parvenue à la faire.

 

Grâce à quelles sources vous placez-vous « à hauteur d’enfant » ?

Pour pouvoir se placer « à hauteur d’enfant », il est essentiel de s’appuyer sur les sources que les plus jeunes ont produites à proximité immédiate de l’événement vécu : lettres, dessins, journaux intimes, travaux scolaires. Ces documents révèlent leur point de vue, leurs ressentis, leurs incompréhensions aussi, et ce bien plus que les mémoires écrits a posteriori, ou les interviews d’anciens enfants désormais adultes, aujourd’hui au crépuscule de leur vie. L’histoire orale et les mémoires portent effectivement en eux la marque du temps et des nombreux discours sur un conflit largement présent dans l’espace public, à savoir la Seconde Guerre mondiale.

 

Qu’est-ce qui transparaît de la guerre dans les « récits » des enfants ?

Les « récits » des enfants révèlent que les traces du conflit tardent à disparaître et se prolongent bien après la fin officielle des hostilités. La sortie de guerre se caractérise par une précarité matérielle, des paysages de ruines, l’expérience de la faim, du froid, des maladies, par un rythme scolaire instable et le prolongement des séparations familiales (avec le retour parfois tardif des pères, et des absences). La prégnance de la guerre dans la paix retarde le début de l’expérience de cette dernière – que beaucoup découvrent réellement pour la première fois.

 

Que révèle la comparaison entre l’Allemagne, la France et l’Italie ?

La comparaison a montré que les expériences ont été très proches, si ce n’est similaires, entre les enfants allemands, français et italiens. Les sources qu’ils ont produites révèlent qu’ils ont appréhendé, compris et fait face à la violence et aux difficultés d’après-guerre de la même manière, les menant à former sur le front ouest une véritable communauté d’expériences, distincte des autres groupes sociaux. Par conséquent, la variable nationale n’est pas la plus pertinente pour comprendre ce que signifie être en guerre. Cela d’autant plus que les experts en charge de l’enfance au lendemain du conflit ont pensé les problèmes de cette classe d’âge à l’échelle transnationale, collaborant et échangeant activement.

La comparaison amène ainsi à décentrer son regard et invite à ne pas prendre l’Etat-nation comme seule référence pour étudier l’expérience des guerres totales, y compris pour les régimes totalitaires. Les origines sociale et religieuse, le genre, la distinction ville/campagne le sont tout autant.

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